Ni fille ni garçon : des albums pour tout-petits non genrés ?

Le constat

Aujourd’hui, de nombreux auteurs.trices, illustrateurs.trices et éditeurs.trices de littérature jeunesse affichent leur volonté de combattre les stérétotypes de genre, et c’est tant mieux. Certaines maisons d’éditions, comme La ville brûle ou Talents hauts, se veulent des maisons engagées, et se proposent d’ouvrir le plus possible les horizons de leurs tout jeunes lecteurs – et, parfois, en même temps, de leurs parents acheteurs. La littérature « non genrée » est devenue une expression que l’on retrouve dans leurs propos, ou ceux de blogueurs-euses qui cherchent eux-elles aussi à mettre en avant une littérature au-delà des stéréotypes. Filles d’albums, Jesuisféministe, le Club de lecture féministe des Antigones … On trouve beaucoup de sélections d’albums « non genrés » sur ces blogs.

Mais, vous l’aurez remarqué, je persiste à mettre des guillemets autour de l’expression « non genré ».

Car, et c’est tout là mon propos : des albums réellement non genrés, il n’en existe que très, très peu. Et ce ne sont pas d’eux que vous parlent les blogs cités plus haut.

Prenons par exemple un article qui me semblait prometteur sur Naître et grandir, un site québécois souvent bien connu des jeunes parents. On trouve sur ce site des billets rédigés par différents intervenants. C’est le cas de Mariouche Famelart, bibliothécaire, qui propose le 29 janvier 2015 une liste avec « Des livres pour enfants qui bousculent les stéréotypes ». Elle avait commencé par un article intitulé « Trop de livres pour enfants stéréotypés ! », le 16 décembre 2014, qui était essentiellement un coup de gueule et un constat sur les livres et les jouets genrés. Elle a ensuite reçu beaucoup de commentaires lui demandant, en tant que bibliothécaire, des suggestions de livres « non genrés ».

Voici ce qu’elle écrit en introduction de ce nouvel article : « Selon moi, on peut qualifier un livre de « non genré » quand le sexe du personnage est accessoire dans l’histoire. » Jusque-là, je suis bien d’accord. C’est justement ce que je cherche ! Mais deux phrases plus tard, je ne comprends plus : « J’ai décidé de vous présenter ici des livres qui s’attaquent de front aux clichés, certains sont même à saveur militante ». Ce n’est plus du tout le même sujet. Dans des albums comme Olivia, reine des princesses ou Nils, Barbie et le problème du pistolet (deux de ses suggestions), le sexe du personnage n’est pas du tout « accessoire dans l’histoire » puisque il s’agit au contraire de montrer une fille en lutte contre les préjugés sur les filles et un garçon combattant les stéréotypes liés aux garçons.

Et cet article est à l’image de tous ceux que j’ai pu trouver à force de recherches sur la Toile. Je n’en blâme absolument pas les auteurs.trices, et je précise que je soutiens évidemment et activement les ouvrages dont ils-elles parlent : des ouvrages militants, qui cherchent à souligner l’absurdité du mécanisme de préjugé, et à faire ouvrir les yeux aux enfants, comme aux adultes, sur cette absurdité. Mais je dis que cette confusion sur les termes (littérature « non genrée », qui s’avère être en fait une littérature « en lutte contre les stéréotypes de genre ») est révélatrice de la réalité : des livres où le sexe-genre du personnage principal n’a aucune importance, c’est très difficile d’en trouver.

Page Les petits amis de la nuit$

Le raisonnement

Pourquoi est-ce que je les recherche autant, ces livres-là ? Mon raisonnement est le suivant :

  • Je suis pour ma part convaincue (pas seulement intimement, mais à la lecture de plusieurs études) que le fait d’associer un objet, un vêtement, une couleur à un genre n’est pas inné chez les enfants. En clair, qu’on ne peut pas dire qu’un garçon préférera d’emblée les tractopelles à la dînette, ou qu’une fille favorisera les princesses aux gendarmes. Et même quand certains de mes proches le disent ainsi : « Pourtant, je t’assure, on ne l’a jamais poussé, mais c’est comme ça, il préfère toujours les tracteurs. » A ces proches, je réponds toujours que ce ne sont peut-être pas eux, les parents, qui l’ont poussé, mais une intervention, même minime, d’un membre de l’entourage de l’enfant : un papi, une tata, le mari de la nounou, voire une cliente d’un magasin… On ne se rend pas toujours compte de la portée d’une simple parole ou d’un simple geste (proposer un jouet) sur un enfant. Il suffit, selon moi, que cette parole ou ce geste arrive à un moment décisif pour que l’enfant s’en empare et se l’approprie.

On sous-estime aussi tous nos comportements – je me range dans le public visé – inconscients. Certes, on n’a peut-être pas proposé explicitement à notre petit garçon un tractopelle, mais on a peut-être eu l’air content qu’il joue avec, ou bien on n’a pas montré de surprise. Alors qu’on en a peut-être montré, même un tout petit peu, quand ce même petit garçon a pris une poupée.

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  • Je sais aussi que les livres pour enfants sont l’un des vecteurs les plus importants dans la représentation qu’ils se font du monde. Bien sûr, il y a aussi la vie quotidienne, mais les livres permettent justement à l’enfant de découvrir les choses qui n’existent pas dans son quotidien (ma fille connaît ainsi très bien les pandas sans pour autant en avoir domestiqué un au fond de son jardin ! ). Si l’on fait partie de ces parents – heureusement de plus en plus nombreux – à proposer des livres à nos enfants, il faut savoir que ces livres vont construire leur intellect et l’image qu’ils se font du monde, et d’eux-mêmes. Ainsi, les livres sont des outils, mais peuvent aussi être des armes : de même que les programmes télévisés, les images sur Internet, les photographies dans les magazines, les livres peuvent véhiculer des images ou des idées que nous ne voulons pas transmettre à nos enfants. Il faut donc appliquer le même filtre parental que l’on ferait avec les autres médias, et ne pas se dire assez naïvement : « c’est un livre, c’est forcément bien ».

Donc si un livre présente à l’enfant des stéréotypes de genre, l’enfant les intégrera, de même qu’il intégrera qu’un panda est mignon (car je n’ai pas encore lu d’album pour enfants avec un panda assoiffé de sang), que la neige est blanche ou qu’il faut arrêter de mettre des couches. Mais les albums qui se disent « non genrés », qui souhaitent lutter contre les stéréotypes, sont bien obligés de partir de ces stéréotypes, et de les mettre en scène d’une façon ou d’une autre dans leur histoire. La plupart du temps, c’est un personnage d’adulte qui véhicule ces clichés ou ces interdits, et le personnage principal enfantin s’oppose à cet adulte pour affirmer son droit à être ou faire ce qu’il veut.

Le problème que cela me pose, c’est de montrer à un enfant que les préjugés sont nécessairement présents dès leur plus tendre enfance et qu’ils doivent nécessairement se positionner face à ces préjugés (de préférence en s’y opposant). Encore une fois, je ne remets pas en question l’importance de ces livres-là dans un objectif de lutte active contre les stéréotypes : à proposer à des enfants – ou des parents – qui y sont déjà confrontés, à l’école, chez la nounou, dans leur famille… Mais à côté, j’affirme la nécessité d’avoir des livres qui montrent une vie dans laquelle un enfant n’est pas forcément représenté selon son genre, car je suis persuadée que ces livres déconstruiront efficacement les préjugés, en ne les faisant tout simplement pas naître ! 

Papa qui...

L’objectif

Je résume ainsi mon idée : je voudrais proposer à ma fille, aux enfants de mes amis, à tous les enfants du monde, des livres où « le sexe du personnage est accessoire dans l’histoire », où ce sexe n’est déterminé explicitement ni par le texte ni par les illustrations . Pour les thèmes abordés dans les albums de petite enfance (la découverte des animaux, des objets, des couleurs, des chiffres, la compréhension et la maîtrise de ses émotions, ou même l’intérêt d’enlever ses couches), on se moque totalement de savoir si le personnage est une fille ou un garçon. L’enfant n’a pas besoin d’un personnage du même genre que lui pour s’identifier à tout prix et pour comprendre l’histoire. Il sera temps – à la rigueur – de « genrer » les personnages pour aborder certains thèmes comme la puberté ou, justement, les situations d’inégalité entre filles et garçons.

Bien sûr, je ne suis pas naïve, ce genre de livres ne révolutionnera pas la société et n’empêchera pas les industriels de vendre des vêtements pour filles et des vêtements pour garçon, de genrer leurs jouets, leur décoration de chambres d’enfants, pas plus qu’ils n’empêcheront d’ailleurs les parents de refuser de mettre un body rose à leur garçon (l’inverse est plus accepté, comme souvent la masculinité des filles est mieux acceptée que la féminisation des garçons).

Mais déjà, qu’ils existent, ces livres ! On verra après pour s’attaquer aux industriels…

Alors, vous me suivez dans ma quête ?… Si oui, ne vous éloignez pas trop du blog : la petite Mu a commencé ses recherches dans sa bibliothèque et elle a beaucoup de réflexions à partager… A très vite !

Bibliographie et sitographie des références citées ou montrées : 

Un site de référence sur l'enfance et l'éducation : Naître et grandir
Des blogs militants : Filles d'album, Jesuisféministe, Antigone XXI
Des albums pour les enfants qui s'attaquent aux stéréotypes : Olivia, reine des princesses, écrit et illustré par Ian Falconer, Seuil Jeunesse, 15€  ; Nils, Barbie et le problème du pistolet, écrit par Kari Tinnen et illustré par Mari Kanstad Johnsen, Albin Michel Jeunesse, 14€50
Des albums avec des personnages non identifiés par leur genre : Cléo en colère, écrit et illustré par Sibylle Delacroix, Bayard Jeunesse, 5€20 ; Les petits amis de la nuit, écrit et illustré par Ilya Green, Didier Jeunesse, 11€90 ; Ecoute Papa qui parle avec les animaux et Ecoute Papa qui jardine et qui joue, écrits par Michèle Moreau et illustrés par Charles Dutertre, Didier Jeunesse, collection "Mon petit livre sonore", 11€90.

 

3 commentaires sur “Ni fille ni garçon : des albums pour tout-petits non genrés ?

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  1. Ben j’avoue que non, je ne comprends pas. C’est beaucoup de prise de tête mais pour en arriver où ?
    Je choisissais mes livres, mes filles ont aussi choisi leurs livres. J’adorais faire la course avec le vieux circuit 24 de mon père, bricoler avec mon grand père et c’est avec mon père que j’ai appris le tricot.
    Le seul qui semble correspondre à ce que je lis ici, c’est mon cheval parceque c’est un hongre mais que ça ne me dérange pas si son licol est rose (il s’en fiche encore plus)
    En fait, connaître les plantes sauvages comestibles me semble plus judicieux.

    J'aime

    1. Bonjour Angélique,
      Je pense qu’on est sur la même longueur d’ ondes en fait : visiblement tu as eu une éducation débarrassée des clichés et c’est super!
      Beaucoup de prise de tête, oui, certainement… C’est ma façon d’être 😊 Et j’adorerais en savoir plus aussi sur les plantes comestibles ! Mais ici je me centre sur la lecture, donc mes prises de tête se concentrent là dessus.

      Aimé par 1 personne

      1. Si un jour tu en as l’envie, tu peux passer par l’Oasis. Tu pourras découvrir beaucoup de choses. Les clichés, ils sont là. Tu n’y peux rien sauf t’en défaire au plus profond de toi, en lâchant prise.
        Je ne peux pas vraiment l’exprimer par écrit. La communication humaine est non verbale pour 90%. Donc les livres te donneront uniquement 10% de ta recherche 😉.
        Nous vivons dans un monde où il y a toujours un truc qui dérange : masculin/féminin, tros gros/trop maigre, trop grand/trop petit…. Il y a 10 ans, j’ai fait un choix dont les reproches ne s’arrêteront jamais (cadre dans une banque, gros salaire, etc… Je suis partie sans un sou dans une campagne inconnue où je vis heureuse.)
        Pas sur la même longueur d’onde tu crois ? Je pense que je gère tout ça différemment. Je suis fière d’être femme et ceux qui jugent mes choix, je les em***. Alors je ne me prends pas la tête.
        Aujourd’hui, c’est dimanche, je travaille avec les chevaux sur un lieu public pour créer des liens plus humain. Le cheval a beaucoup à nous apprendre.
        Je te souhaite un bon dimanche.

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