J’ai détesté Julia Thévenot… mais j’ai adoré Bordeterre

Pardon, Julia, mais je devais te le dire.

Déjà, oui, je te tutoie. Non, nous n’avons pas gardé les cochons ensemble, mais c’est tout comme : en écrivant Bordeterre, tu as livré à tes lecteur-trice-s les inventions délirantes nées du fin fond de ton esprit, alors franchement, c’est comme si on te connaissait.

Et, Julia, je te déteste pour deux raisons. La première, c’est d’avoir écrit un roman que j’aurais aimé savoir écrire. La deuxième, c’est de m’avoir donné tort car je pensais que je n’allais pas aimer ce roman.

Voilà, maintenant que je me suis débarrassée des sentiments négatifs, on va passer à la suite. Julia, je te laisse un moment, je vais m’adresser à mes lecteur-trice-s – qui, je l’espère, deviendront très vite les tien-ne-s.

Une dystopie pleine de rythme

Au premier abord, rien de nouveau sous le soleil : deux adolescents vont se retrouver plongés dans un univers parallèle, et y vivre toutes sortes d’aventures. La manière dont ils basculent dans ce nouveau monde rappelle la trilogie de Philip Pullman : rien d’étonnant, la référence est assumée par Julia Thévenot. A première vue toujours, il y a aussi de gros monstres bien vilains dans Bordeterre, dignes d’un jeu vidéo :

« Le monstre qui leur faisait face était ridé comme une nappe en papier, ses trois yeux disparaissant dans les plis de sa peau fine et argentée, comme sur le point de se liquéfier. Sa bouche édentée aux grosses lèvres bleutées, pleines, juteuses et baveuses, s’étirait sur la moitié de son visage.

[…] La forme argentée releva son visage vers elle, puis replongea sur sa proie, et Inès la vit distinctement arrondir la bouche autour de la tête de son frère, et se mettre à l’avaler, centimètre par centimètre, pour la suçoter… »

On ne peut pas s’empêcher de penser aux Détraqueurs de Harry Potter, qui aspirent la vitalité et la joie de vivre de leurs victimes.

Mais, petit à petit, le roman se dote de détails un peu différents : les gros vilains monstres sont accompagnés d’autres petites créatures plus intrigantes, les Fléreurs, avec leur « Chhant ! », qui est rigolo au début, et se révèle plus malsain qu’on ne le croit. Par ailleurs, s’il est courant dans les romans de fantasy d’avoir deux mondes qui s’opposent, il est plus rare d’y suivre des personnages des deux côtés. Or, dans Bordeterre, les deux personnages principaux se séparent très vite, et chacun évolue ensuite de son côté : Inès, la sœur, avec les châtelains, qui représentent la richesse et la pouvoir de la ville, et Tristan, le frère, dans les quartiers populaires, avec les citoyens ordinaires, voire moins qu’ordinaires.

Très vite, on comprend que ce roman est traversé par des pans entiers de l’Histoire, réécrits à la sauce imaginaire. Inès et Tristan sont appelés des « transparents » par les châtelains, car ils viennent d’arriver dans ce monde et ont encore la peau translucide, quand les premiers arrivants ont la peau opaque : se faire appeler « transparent », ce n’est pas différent de se faire appeler « immigré » ou « nègro », par exemple. Quant à l’opposition entre les châtelains qui détiennent les richesses et font trimer pour eux le reste du peuple, on est en pleine société d’Ancien Régime. Et, bien sûr, on attend la Révolution…

Quant au rythme, il est apporté tant par la narration (j’y reviendrai) que par l’omniprésence de la musique dans cette histoire. Julia Thévenot a imaginé un principe complètement loufoque : Bordeterre fabrique son énergie grâce à du quartz, dont le pouvoir se libère à condition de chanter en même temps. Et même, les paroles de la chanson ont une influence sur l’acte qu’on veut accomplir : imaginez qu’on puisse faire naître des flammes dans une cheminée en prenant dans sa main une bille de quartz et en beuglant « Allumeeeeeer le feuuuuuu« … Idée saugrenue de l’autrice, donc, mais qui fonctionne et donne du piment et encore plus de fantaisie à ce livre.

Je m’insurge régulièrement contre le phénomène qui consiste à systématiquement transformer en films les best-sellers de la littérature jeunesse, et, au passage, en appauvrir le contenu (j’ai lu récemment que La passe-miroir allait y passer aussi, si j’ose dire…). Mais, exceptionnellement, je crois que j’aimerais voir Bordeterre sur grand écran, juste pour entendre les chansons du livre mises en musique et interprétées, un peu comme celles de Hunger games. Cela dit, je pourrais me contenter d’une version audio, car je ne sais pas si j’ai envie de voir se matérialiser sous mes yeux des personnages que j’ai eu plaisir à imaginer.

Un grand roman

Si vous ouvrez Bordeterre, prévoyez du temps. Car vous n’allez pas vouloir le lâcher, et cela risque d’être compliqué si vous avez un steak sur le feu, ou une lessive à faire, ou des bulletins à remplir, ou tout simplement besoin de dormir. Et cinq cent douze pages vous attendent.

Mais ce n’est pas seulement par sa longueur que Bordeterre est un grand roman. C’est par la multiplicité des thèmes qu’il brasse et entrecroise, les personnages novateurs qu’il met en scène et à qui il donne la parole, l’audace du style à la fois moderne et empreint de tradition. J’irais jusqu’à dire : et par le souffle quasi-épique qui traverse les cinq cent pages de ce roman hors des normes.

Pour dire la vérité, je n’ai pas accroché sur les premiers chapitres. J’ai été décontenancée par le style, que je n’arrivais pas à cerner. Mais j’ai aussi été déroutée par le début de l’intrigue, qui ne semblait pas correspondre à l’accroche de la quatrième de couverture :

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Dans les premiers chapitres, je n’ai pas senti Inès « ravie » d’être arrivée dans cet étrange endroit, bien au contraire : elle ne cherche qu’à s’en enfuir, ce qui semble logique. Par la suite, j’ai compris ce que la phrase voulait dire, notamment le mot « souveraine », mais j’ai trouvé que la narration dévoilait assez peu les sentiments d’Inès : il m’a fallu un moment avant de comprendre que, oui, Inès s’était fort bien accommodée de cet univers parallèle. Et, finalement, de la même manière, je suis assez peu d’accord avec la formule « Tristan est inquiet » : oui, il l’est, mais pas plus que sa sœur, au début. Et ensuite, l’inquiétude laisse place à d’autres sentiments et d’autres réactions – que je vous laisserai le soin de découvrir par vous-même !

Ne vous fiez donc pas à la seule présentation de la quatrième de couverture, y compris en ce qui concerne les personnages. Bien sûr, Inès et Tristan sont des personnages fondamentaux dans le roman, mais la galerie de personnages secondaires est très étudiée, et certains volent parfois la vedette à nos deux adolescents du début. Je pense évidemment à Alma, que vous découvrirez dès le chapitre 5, avec son physique qui ne rentre pas dans des cases, et sa capacité à rassembler autour d’elle. Et Adelphe, de son nom complet Philadelphe de Saint-Esprit, difficile à cerner, sans âge, si peu confiant en lui et pourtant toujours au cœur de l’action. Et la mystérieuse Aïssa, et le garnement Ruphaël, et la désopilante Claire avec sa naïveté et sa franchise désarmantes… Oui, bon, je les aime tous, et alors ? La polypersonnagie n’est pas un crime, que je sache.

Donc, il y a des personnages forts, auxquels on s’attache, et qu’on a du mal à oublier. Avec cette ribambelle de jeunes personnes (à Bordeterre, il y a des personnes âgées, et de jeunes personnes, et rien entre les deux : vous saurez pourquoi si vous lisez le roman !), pas de surprise à ce qu’il y ait plusieurs romances qui se nouent. Dans ce registre, la plume de Julia Thévenot m’a captivée, à l’image de ce que j’ai pu ressentir chez certains auteurs de l’amour, comme John Green, AxL Cendres, un peu de Marie-Aude Murail. De l’amour tout en non-dits, tout en nuances, avec une passion et, parfois, une sensualité débordantes que l’on respire, presque, entre les lignes. J’en suis encore toute imprégnée, Dios !

De l’aventure, de l’amour, des personnages forts… Vous en voulez encore ? Demandez le style ! Il est… indescriptible, en réalité. Très moderne par certains aspects, comme le fait d’user avec aisance d’un langage adolescent fluide, qui sent son époque sans tomber dans l’exagération ni le cliché, ou encore par un travail sur la typographie et la mise en page. Mais il y a aussi de l’épique dans certaines lignes, certaines pages. De la poésie, d’autant plus que le roman est gorgé de citations, la plupart issues de chansons (il y en a quatre pages de références à la fin du livre), mais aussi de poèmes. Bref, une nouvelle plume, encore inclassable, qui se dit inspirée par les grand-e-s de chez Sarbacane (Clémentine Beauvais, AxL Cendres, Benoît Minville), et qui, peut-être, à son tour, fera école ?…

*          *          *

Voilà, Julia, tout le mal que je pense de ton premier ouvrage. Pour beaucoup d’internautes, ce n’étaient pas les premières lignes qu’ils lisaient de toi, puisque tu as d’abord été connue, et reconnue, pour ton blog Allez vous faire lire ! Déjà ce sens de la formule qui te caractérise. Shame on me, mea culpa, Entschuldigen Sie mir bitte, je ne connaissais pas encore ce site. Quelle que soit la langue utilisée, je ne suis guère excusable. Je m’y suis promenée après avoir achevé Bordeterre, et, vraiment, j’aurais dû le découvrir avant.

Donc oui, Julia, je t’ai détestée, car tu as tout fait comme il faut, ta carrière en plusieurs étapes, tu travailles dans l’une des meilleures maisons d’éditions jeunesse, tu as créé un blog de référence, et tu te payes le luxe de publier un premier roman qui pète sa mère. Eh oui, je suis de nature envieuse. Mais rassure-toi, ce sentiment a vite laissé place à un grand enthousiasme, et de la reconnaissance : merci d’avoir écrit ce roman que j’aurais aimé savoir écrire, mais que je n’ai pas écrit, c’est un fait. Merci de contribuer, par tes multiples activités, à donner du souffle à la littérature jeunesse qui plaît aussi aux grand-e-s.

Que la terre vous soutienne, lecteur-trice-s, que le bord vous retienne, et si vous ne comprenez rien à cette phrase, jetez-vous dans Bordeterre !

Bordeterre, écrit par Julia Thévenot, éditions Sarbacane, collection Exprim', mars 2020, 18€.

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